Texte paru dans la revue Les Cahiers des Mauges, Maison de Pays, Beaupréau (49), n°6, novembre 2006.
Il reprend quelques éléments d’une recherche sur l’Histoire orale du Musée des Métiers de Saint-Laurent-de-la-Plaine dans les Mauges (1970-2003)
Aller sur le site du musée : http://www.musee-metiers.fr/?lang=fr
Quand on pénètre dans la Cité des Métiers de Tradition, la première chose qui nous est donnée à voir est la vieille brouette de bois chargée d’outils. Un panonceau indique : « Il y a 30 ans le musée tenait dans cette brouette. Aujourd’hui 5000 m2 vous attendent ». La brouette, les outils : ce sont des symboles, ils ne renvoient pas seulement à ce qui se pratiquait auparavant, ils représentent un monde disparu mais qui a suscité un fort attachement à ses manières de vivre et à ses valeurs. C’est d’ailleurs toute la difficile ambition du musée de Saint-Laurent : donner à voir un mode de vie à travers une trace matérielle. Il est ce qu’on appelle aujourd’hui un « musée de civilisation », mais d’une civilisation disparue ou marginale dans un monde urbanisé. La mise en scène de ces objets anciens, les commentaires des accompagnateurs bénévoles, imprégnés de cette passion pour les métiers et la vie rurale passés, dans un cadre architectural, reconstitué, au diapason, a longtemps fait perdurer la magie. Mais, après une période d’expansion rapide et de rayonnement, le musée de Saint-Laurent a connu le même phénomène que ses homologues. La baisse de fréquentation est arrivée, accompagnant le désintérêt du plus grand nombre pour ces thématiques et l’essoufflement de la dynamique bénévole qui a porté l’initiative.
L’explicitation des ambitions et élans initiaux, ce que beaucoup appellent « l’âme » du musée, peut permettre de mieux comprendre son évolution et d’envisager un avenir qui puisse permettre de faire le lien entre ce qu’ont voulu les fondateurs, les exigences muséographiques et les attentes des visiteurs aujourd’hui.
Gens de métiers passionnés
La création du musée s’inscrit dans une époque, celle des années 60-70, marquée par de profondes mutations dans les pratiques artisanales et agricoles, à tel point qu’on pensait que beaucoup de métiers manuels allaient disparaître. L’idée de conserver les outils des métiers tels qu’ils se faisaient avant, a naturellement rassemblé des artisans, des ouvriers artisanaux et patrons de petites entreprises, tous ou presque habitant le bourg de Saint-Laurent. Selon Abel Delaunay, un des principaux fondateurs avec Victor Perrault et Pierre-Maurice Fardeau, tous ont approuvé spontanément l’initiative, tandis qu’une grande partie des habitants restait dans l’attente de voir « comment ça allait tourner ».
Les plus passionnés de ces ouvriers et artisans sont devenus la cheville ouvrière du musée, parmi une équipe comptant au départ 10 à 15 personnes. Ils étaient de la même génération, d’une même commune où leur famille est implantée depuis souvent plusieurs générations. Ils ont reçu une éducation commune structurée autour de la vie paroissiale, les activités du patronage, la transmission familiale d’un métier. Ils ont connu les mêmes évolutions, profondes, de la vie rurale à une période allant de l’avant Seconde Guerre mondiale aux décennies qui ont suivi.
L’esprit d’équipe et l’engagement bénévole collent particulièrement à ce groupe initial d’amis. Ils ont ainsi mis en œuvre dans le musée des habitudes de travail et de vie collective inspirées de leurs valeurs : sentiment d’une œuvre à accomplir, mise en commun des énergies, efforts physiques, journées sans horaires buttoir, solutions imaginées au fil des problèmes posés… Modèle qui s’est transmis dans le musée aux générations suivantes, mais de manière plus ponctuelle au fil du temps.
Soutien des institutions et du public
Premier projet de ce genre en Anjou où aucune initiative de sauvegarde n’existait encore, le musée s’est attiré rapidement la sympathie des institutions. Les frères Perrault étaient liés à Henri Enguehard, architecte des monuments de France qui, au sein du département de Maine-et-Loire a apporté les premiers chantiers de restauration de monuments historiques aux Ateliers Perrault. Henri Enguehard a tout de suite adhéré au projet. Victor Perrault rappelle ainsi la première réaction de l’architecte : « “C’est le rêve de ma vie. Je ne comprends pas comment personne l’a jamais fait !” Bon, ça tombait bien. ” Je vous aiderai le mieux que je pourrai”, c’est-à-dire, il a fait un rapport au Conseil général (…) Et puis j’ai été voir un Monsieur Esseul, qui était le président du Conseil général ».
Fernand Esseul, alors maire de la proche commune de La Pommeraye, a rapidement apporté son soutien, tout comme le directeur départemental du tourisme, « enchanté » après les premières expositions. Ces appuis se sont concrétisés par des subventions accordées avec facilité dans les 15 premières années du musée, tandis que deux présidents successifs du Conseil général et d’autres élus locaux étaient intégrés au conseil d’administration de l’association du musée.
Succès auprès des institutions, succès quasi immédiat aussi auprès du public. Dès les premières expositions, temporairement aménagées dans les locaux de la mairie, du théâtre et de la salle du foyer paroissial, les visiteurs sont venus en nombre. En 1970, deux ans seulement après que l’idée du musée ait émergé, les journaux locaux saluaient l’initiative comme une œuvre prometteuse. Chaque année, ils se sont ensuite fait le relais élogieux de l’entreprise et de ses nouveautés. C’est notamment par le biais de la presse que l’histoire du musée s’est muée en une légende des temps heureux du bénévolat, de la passion artisanale, des traditions qui traversent le temps, du dynamisme local, de l’histoire locale emprunte de dignité…
Chef d’entreprise, mais aussi artiste, issu d’un milieu modeste, mais influent et proche des décideurs, autoritaire et charismatique, mais sensible, Victor Perrault est devenu la figure centrale de cette légende, effaçant le revers d’une obstination contre tous et d’une fuite en avant dans ses projets qui ont fini par desservir le musée.
Les toutes premières collectes d’outils étaient locales. Puis, les propositions de dons, émanant notamment de visiteurs, associées aux contacts professionnels de Victor Perrault et Pierre-Maurice Fardeau, ont conduit à de véritables expéditions, de plus en plus lointaines, pour des objets de plus en plus volumineux. « Ça a fait tache d’huile parce que les gens de métiers qui voyaient leur profession s’écrouler jour après jour, alors étaient heureux de faire perpétuer l’outil de leur pain de chaque jour », explique Maurice Fardeau. Dans l’esprit du groupe d’alors, tous les objets sont bons à prendre, il serviront plus tard ou seront échangés.
Créée en 1970, sur les conseils de Henri Enguehard, « l’Association des amis des vieux métiers de l’Anjou » s’est adaptée à cette nouvelle envergure nationale. En 1975, elle est devenue tout simplement « Association des amis des vieux métiers ».
Le bénévolat a pris toute son ampleur dans les milliers de kilomètres parcourus, ponctués de rencontres et d’événements inattendus qui ont cimenté le groupe, ainsi que dans les milliers d’heures consacrées aux restaurations des objets. On peut y adjoindre la construction des bâtiments, accueillant des collections de plus en plus riches, pour laquelle une main-d’œuvre bénévole nombreuse a permis de mener à bien des travaux longs et coûteux.
Le poids des constructions
Après la rénovation, supervisée par Henri Enguehard, de l’ancien presbytère reconverti en premier bâtiment permanent du musée, les projets de constructions se sont succédés. Ils sont le fruit d’un plan global imaginé très tôt par Victor Perrault, mais dévoilé au fur et à mesure ; les passages et dispositifs prévus pour des extensions futures en témoignent.
L’idée directrice était de recréer le cadre d’un village du XVIIIe siècle. « Je suis parti dans l’idée de faire un style, indique Victor Perrault. Comme le presbytère était du XVIIe et du XVIIIe, il était d’à peu près la Révolution et bah, j’ai voulu faire un ensemble. J’aimais ça ».
Le XVIIIe siècle n’est pas anodin. Il représente dans cette région un monde rural harmonieux que 1789 est venu endommager. A quelques dizaines de kilomètres, le Parc à thème du Puy du Fou a également commencé à la fin des années 1980 par la reproduction d’un village du XVIIIe, animé de scènes de la vie quotidienne.
Victor Perrault a consacré une grande part de son énergie, et des budgets, aux constructions. Si on peut difficilement prétendre que la collecte des objets n’a été pour lui qu’un prétexte pour leur bâtir un abri, il n’en reste pas moins que c’est dans la construction des bâtiments qu’il a pu exercer son génie créatif, tout en faisant la démonstration au musée même d’un savoir-faire artisanal toujours bien vivant.
Ces bâtiments n’ont pas fait l’unanimité. S’ils contribuent à la beauté du site, ils constituent aussi un frein financier au détriment d’actions de conservation des outils et d’animation. Emaillés de conflits pour l’achat des terrains, de passages en force au niveau de la municipalité, ces projets ont aussi provoqué le retrait de bénévoles, découragés par la démesure, l’entreprise solitaire, les exigences de Victor Perrault, ainsi que l’arrivée incessante de nouveaux chantiers avant même d’avoir terminé les précédents. Evacuant toute réflexion qui engagerait le musée vers d’autres choix, Victor Perrault était persuadé que le bâti se suffisait à lui même pour rendre le musée attractif.
Un musée vivant ?
Par nature, le musée fige les objets. Il détache inexorablement l’outil des hommes qui les utilisent et les transforment au fil des évolutions techniques et des besoins. Selon la volonté exprimée par Pierre-Maurice Fardeau, le musée se voulait plutôt à ses débuts une « maison des vieux métiers », transmettant les savoir-faire, le feu de la passion, et, en arrière plan, la valeur et la beauté du geste puisé dans les racines ancestrales.
Le musée ne renvoyait donc pas seulement à un passé révolu, il pouvait être l’occasion de valoriser des métiers manuels et un artisanat toujours bien présent. Abel Delaunay s’est, comme d’autres artisans, plutôt investi dans les animations, en s’installant pour des démonstrations à l’atelier de forge recréé dans le musée, avec le souci de préserver et transmettre les gestes.
Ironie du sort, quand le nom du musée a été changé 20 ans plus tard en devenant « Cité des métiers de tradition », le nouveau terme, pourtant plus proche de l’idée d’un musée vivant a été le point de départ d’importantes dissensions au sein de l’association. Il faut dire que l’accentuation commerciale et touristique qui accompagnait ce changement face à la baisse des fréquentations a aussi été vécue comme un abandon de l’esprit initial.
La critique est facile, l’art plus difficile ! Gageons que l’association puisse, en s’appuyant sur (et en conservant aussi) les ambitions des fondateurs, redonner un nouveau souffle à ce musée.